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ORLAN


Le corps en vogue

PROPOS RECUEILLIS PAR | MADELEINE VOGLER

ORLAN, des corps, son corps. Mais avant tout, des oeuvres. Rencontre avec une artiste qui travaille depuis des années sur la question du corps, de l’écologie et du monde contemporain. Le 25 septembre, elle a dévoilé une capsule de maroquinerie du vernissage d’Equinoxe 9. 

Quelles ont été vos motivations pour vous lancer dans une carrière artistique ?

 

Très jeune j’ai dessiné, peint, sculpté, écrit des poèmes et également dansé. J’ai aussi été actrice et petit à petit mes attentions se sont précisées. De plus en plus je me suis mise à faire des œuvres plutôt sur mon
corps, avec mon corps et surtout en interrogeant le statut du corps dans la société via toutes les pressions culturelles, traditionnelles, politiques et religieuses qui s’impriment sur lui et en particulier sur celui des femmes. Ça a commencé comme cela. 

Je dis toujours que je suis ORLAN « entre autres et dans la mesure du possible » et que chaque lettre de mon nom s’écrit en capitale parce que je ne veux pas qu’on me fasse rentrer dans les rangs ou dans la ligne.

Votre art est très significatif, vous défendez de nombreuses causes notamment celles des femmes. Dans cette exposition, quels sont les messages que vous transmettez au travers de vos créations ? 

J’avais déjà travaillé il y a longtemps sur une œuvre historique qui consiste à vendre sur les marchés des fragments de mon corps photographiés, collés sur moi et détourés. Je les vendais très très peu cher avec une pancarte qui disait « est ce que mon corps m’appartient réellement ? » et j’écrivais « garantie pure ORLAN sans colorant ni conservateur ». Il y a toujours une dimension humoristique dans mon œuvre. Cette œuvre historique m’a inspirée pour répondre à la proposition de Camille Fournet concernant l’exposition « Equinoxe ». J’ai créé une capsule de maroquinerie s’intitulant « de corps en corps ». Un titre que l’on pourrait écrire de différentes manières. Ce sont des petits sacs et pochettes que l’on peut accrocher à une ceinture et sur lesquelles j’ai placé des fragments de mon corps. Mon œil, ma bouche, mon oreille, mon nez… et également mes mains. J’ai aussi fait des sacs sur lesquels il y a ma main et/ou mon visage. Pour moi ce sont des prothèses portées par des corps transportant des fragments de corps d’ORLAN. Ils voyageront ensemble dans le monde, dans l’espace et dans le temps.

Qu’est ce que l’art vous apporte ?

J’aime cette phrase du philosophe Nietzsche qui disait « nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité ». Moi, l’art m’a sauvé de tout. Je sais faire de l’art, rien que de l’art, pas autre chose que de l’art. C’est l’art qui me porte et me fait vivre.

 

Vous ne vous assujettissez pas à une pratique ou un matériau. Est-ce que le processus artistique – unique à chaque fois – fait partie intégrante de l’œuvre d’art ?

 

Oui, forcément. Quand je fais des œuvres il s’agit à la fois de manifestes et de corps. Et la première chose pour construire un corps, c’est la colonne vertébrale. C’est-à-dire d’interroger théoriquement le phénomène de société auquel je m’intéresse, me renseigner m’informer, regrouper les informations, analyser puis me situer et faire la synthèse de tout cela. Ce n’est qu’ensuite, après avoir créé cette colonne vertébrale conceptuelle et théorique que je me demande quelle va être la chair, le matériau qui va être cohérent avec cette colonne vertébrale. Je me demande alors dans quel matériau et dans quel style je vais modeler l’œuvre, dans un souci de cohérence. J’élabore toujours très très longtemps les œuvres. Je considère que je suis une artiste conceptuelle mais qui aime la chair, la forme et les couleurs. 

Il faut toujours s’émanciper des cadres que l’on se refabrique et donc s’émanciper de son émancipation.

On ressent un besoin de sortir du cadre rigide et normatif de la société, quand avez-vous pris conscience de l’absurdité que vous y trouvez ?

Très vite. Puisqu’en 64-65-66 j’ai fait une série d’œuvres « tentative de sortir du cadre ». Le cadre c’est tous les formatages que l’on subit à la fois parentaux mais aussi de notre milieu, de notre environnement. J’ai donc appris à m’émanciper de ces cadres, de ces obligations qui vous empêchent de penser, d’aller ailleurs, autrement. Et c’est ce travail-là sur moi-même qui a été fait. Bien sûr il n’est jamais terminé. Il faut toujours s’émanciper des cadres que l’on se refabrique et donc s’émanciper de son émancipation. Penser c’est toujours penser contre soi, parce que ce qu’on considère comme étant vraiment ce que l’on est, est en fait absurde. Je dis le moins possible « je suis » mais que « je sommes » parce que je considère que je ne suis pas réellement en moi-même mais je porte toujours la parole des autres, de mes ancêtres, de ce qui s’est passé avant moi et également de ma famille et de mon environnement. Qu’il s’agisse de celui que j’ai subi étant jeune ou que je me suis fabriqué petit à petit. 

Donc nous sommes uniquement ce que sont les autres ?

Oui on croit toujours penser mais on pense ce que pensent les autres donc arriver à penser par soi-même est très difficile. Il faut être très vigilent pour y arriver.

Est-ce que vous manquez parfois d’inspiration ?

Non j’en ai toujours trop, c’est le temps et l’argent qui me manquent. Je suis très inspirée par ce qui se passe dans mon époque et mon époque justement renouvelle sans arrêt ses paradigmes, il y a de nouvelles questions qui se posent et il faut y faire face.