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Dominique

Deroche

« On a fait des choses hors normes »

PROPOS RECUEILLIS PAR | CAROLINE HAMELLE

Dominique Deroche a passé 40 ans de sa vie professionnelle, au sein de la maison Yves Saint Laurent, en tant qu’attachée de presse. A 79 ans, aujourd’hui, installée dans sa cuisine de Saint-Briac, son havre de paix en Bretagne, elle déroule pour Edition Limitée, le fil de ses souvenirs. 

Racontez-nous vos débuts chez Yves Saint Laurent. Comment avez-vous commencé ?
Tout d’abord je tiens à dire que j’ai vécu une très belle histoire personnelle avec cette maison, et que je suis toujours très contente d’en parler. Quand je suis entrée dans la maison Yves Saint Laurent fin 1965, j’avais 22 ans. Nous étions deux, l’attachée de presse, Gabrielle Bucharest, et moi, son assistante. J’ai été embauchée pour l’aider au moment des collections, il s’agissait de la Couture, puisqu’à l’époque il n’y avait pas de prêt-à-porter. J’ai alors appris à parler, à m’habiller et réfléchir Saint Laurent. Il fallait adopter la silhouette – bas noirs, talons hauts, rouge à lèvres – qui correspondait à l’esthétique privilégiée par le couturier. 

Quelques décennies plus tard, même libérée de vos obligations envers la maison, vous continuez de mettre du rouge à lèvres…
Oui, c’est devenu une habitude. Même en Bretagne, à Saint-Briac, lorsque j’ouvre ma brocante, La Langouste Bleue, c’est très rare que je n’en mette pas. Je trouve que ça donne un éclat au visage. Et puis maintenant que j’ai des rides, cette touche de rouge continue de faire briller les yeux. 

Il y avait Belmondo, Ursula Andress, Françoise Hardy, Françoise Giroud de l’Express… Le tout Paris passait chez Saint Laurent.

Quelle image avait la maison Yves Saint Laurent quand vous êtes arrivée ?
Même si elle était encore petite, la maison avait une image moderne et dynamique. En 1962, Monsieur Saint Laurent venait d’introduire le caban alors qu’il n’y avait pas encore de prêt-à-porter. Je suis arrivée dans le contexte de l’ouverture imminente de la boutique de la rue de Tournon. C’est dans ce quartier très chic et bourgeois qu’on pouvait voir l’impact d’Yves Saint Laurent. Dès l’ouverture, en septembre 1966, il y a eu un tourbillon de voitures, de chauffeurs… Catherine Deneuve garait sa Morgan devant chez nous avant de venir voir les nouveautés. Il y avait Belmondo, Ursula Andress, Françoise Hardy, Françoise Giroud de l’Express… Le tout Paris passait chez Saint Laurent.

C’est à cette époque qu’Yves Saint Laurent a lancé le prêt-à-porter ?
Oui. Quand on a ouvert la boutique de la rue de Tournon, on sortait des petites unités de production, des blouses, quelques manteaux etc, le tout spécialement pour la boutique. Le succès est arrivé tellement vite que M. Bergé a rapidement cherché à voir comment on pouvait fournir plus. Ce prêt-à-porter a pris de plus en plus d’essor. 

Il a introduit des matières différentes, du cuir en 1962, puis du jersey, notamment sur la robe Mondrian. Tout cela donnait plus de confort. Sa couture s’éloignait clairement d’un côté jolie madame plus traditionnel. Ses vêtements donnaient une allure, une attitude.

Avec le recul comment expliquez-vous ce succès ?
Quand Monsieur Saint Laurent a lancé sa maison, il était déjà auréolé de son travail chez Christian Dior où il avait déjà commencé à simplifier la structure des robes, à les rendre moins lourdes, moins corsetées, moins ampoulées… . Un travail de modernisation qu’il a continué dans sa propre maison : il a introduit des matières différentes, du cuir en 1962, puis du jersey, notamment sur la robe Mondrian. Tout cela donnait plus de confort. Sa couture s’éloignait clairement d’un côté jolie madame plus traditionnel. Ses vêtements donnaient une allure, une attitude. 

Il était déjà subversif…
Complètement. En 1964, il a fait des broderies panthère, motif qui avait une connotation vulgaire, sur un manteau très simple, sans col et bord à bord. On en voit partout aujourd’hui, mais à l’époque ça ne se faisait pas. En plus d’introduire du cuir et du jersey, il a également simplifié les formes, ajouté des poches dans les modèles, fait porter des bottes. Puis il y a eu le smoking, tailleur pantalon, la combinaison jumpsuit… il faut rappeler qu’à cette époque on n’avait pas le droit de s’habiller en société en tailleur pantalon. Ça n’existait pas. 

Vous avez travaillé quarante ans pour la même maison, vous avez eu une carrière qu’on ne peut plus avoir aujourd’hui…
Effectivement, plus personne ne travaille de cette façon : nous étions comme addict à cette maison, nous ne travaillions que pour eux. Nous gérions tout du quotidien, du plus prestigieux, les grandes interviews, certains voyages, aux choses les plus simples comme prendre rendez-vous chez le coiffeur. Ça ne me dérangeait pas. Nous étions respectés : M. Saint Laurent nous appelait « ses chers enfants ». Il avait un sens de la reconnaissance du travail fait pour lui et sa maison. 

Alors qu’aujourd’hui c’est la course à qui fera le meilleur défilé, à l’époque vous aviez des habitudes bien précises…
Oui il y a une sorte de course à l’échalotte pour savoir qui aura la meilleure idée de décor et d’artistes pour le lieu. Alors que, à partir de 1976, dès que la maison n’a pu plus accueillir le défilé en son sein, nous réservions l’hôtel Intercontinental (le Westin ndlr). Attention, ce n’était jamais la routine, mais Monsieur Saint Laurent tenait à son podium de 45cm en coton gratté beige pour que toute l’assistance voit les modèles des pieds à la tête. Nous avions des rituels, toujours les mêmes : Catherine Deneuve dans la zone C, face au podium, M. Fairchild, la baronne de Rothschild… .  Avant le défilé, Monsieur Bergé demandait où était assis untel ou unetelle, alors nous nous faisions faire les ongles rouges pour pouvoir lui pointer du doigt les emplacements sur le plan de placement. Tout cela était fait avec un grand professionnalisme et une immense joie. Alors qu’aujourd’hui les invitations sont souvent envoyées le jour-même, les nôtres arrivaient dix jours avant l’évènement. Monsieur Bergé détestait l’improvisation.

Comment se passait le défilé ?
Une semaine avant le défilé, tout le monde descendait dans le Grand Salon de Haute Couture pour participer aux essayages. C’était un tel bonheur. Les mannequins arrivaient, on finissait des détails. Les derniers jours on voyait l’accessoirisation. Tout cela nous permettait de savoir de quoi la collection parlait. C’était un vrai moment de partage, de ferveur. Et à la fois on ne comprenait vraiment le défilé que le jour-même : c’était là où la magie se faisait, la musique, choisie avec Monsieur Bergé, caressait les modèles de Monsieur Saint Laurent. C’était un vrai spectacle, beau, sensuel. On ne défilait pas en dix minutes, mais en une demi-heure. Et les femmes étaient des déesses, des tsarines, elles jouaient le jeu… . Monsieur

Saint Laurent sortait toujours saluer, même quand il n’allait pas très bien. Il prenait la main de sa mariée et marchait jusqu’au bout du podium. Quelle élégance !

Une semaine avant le défilé, tout le monde descendait dans le Grand Salon de Haute Couture pour participer aux essayages. C’était un tel bonheur. Les mannequins arrivaient, on finissait des détails...

Qu’est-ce que les réseaux sociaux ont changé ?
Ça a détruit du charme, et du respect. Le rapport à la photo n’est plus le même. A l’époque, il n’y avait pas tous ces influenceurs, il n’y avait pas d’émissions sur la mode. Ce qui comptait, c’était les photos dans les magazines. Ces photos ont construit notre légende, notre patrimoine. Je trouve que cette immédiateté est très décevante car je trouve que ça n’installe rien. Ça n’a pas la force d’un Helmut Newton, d’un David Bailey, d’un Jean-Loup Sieff, ou d’un Arthur Elgort. Vos photos de téléphone ne resteront pas pour la postérité. On ne voit pas quelque chose de grand, ce regard entre deux artistes, un photographe et le designer.

Comment se sont passés vos derniers moments au sein de la maison ?
Je suis restée même après le décès de Monsieur Saint Laurent. Avec Monsieur Bergé, on a fait ensemble le choix des robes pour le musée de Marrakech. Puis, j’ai travaillé deux ans avec le scénographe pour créer des histoires avec les robes sélectionnées. C’était tellement beau, avec ce musée, Monsieur Bergé voulait rendre aux marocains l’amour de Saint Laurent pour leur pays. C’est tellement triste qu’il soit parti avant son inauguration en 2017. Ensuite, j’ai organisé la collection Rive Gauche selon les règles muséales. C’était un gros travail de recherche et d’archivage. J’ai arrêté il y a trois-quatre ans. 



Que gardez-vous de cette importante tranche de vie ?
De merveilleux souvenirs. Maintenant un de mes plus grands plaisirs, c’est quand on m’envoie des petits films de l’époque et que je me rends compte la force de cette maison, à quel point elle a marqué les esprits. Ce duo était insensé : On a été invité en 1989 à l’année de la France en Inde, on a défilé à Bombay pour la France, on a été choisi par Platini pour faire défiler 300 silhouettes pour la coupe du monde, Diana Vreeland a permis à Saint Laurent d’être exposé au MET en 1983 avant tout le monde, on a défilé à la Fête de l’Huma… On a fait des choses hors normes. 

Comment se sont passés les derniers moments de Monsieur Saint Laurent dans sa maison ?
Quand la maison a fermé, je l’ai accompagné jusqu’au dernier moment où il avait trop mal, où il ne pouvait plus pu venir parce que sa tumeur prenait trop d’importance et qu’il ne pouvait plus marcher. Je lui parlais du monde extérieur et je le distrayais. Il m’a écrit un mot en 2003 qui me fait encore pleurer quand je le lis : « Pour ma Dominique, mon ange gardien, grâce à qui j’ai été tant protégé par sa merveilleuse présence. Merci de tout mon cœur pour l’amour dont elle m’a entouré, travailler avec elle a été constamment le bonheur je vous embrasse ma Dominique, et encore beaucoup de mercis, votre vieux patron, Yves Saint Laurent ». Ça m’a tellement touché. Ces mots résonnent en moi. Il serait content de savoir que sa maison perdure, qu’il y a une continuité encore aujourd’hui.